Notre fondateur

LE PERE ALPHONSE D'HEILLY

 

L'HOMME ET SES RACINES

Pour situer et éclairer au mieux la personnalité spirituelle et apostolique du Père d'Heilly, écoutons ces paroles de l'homélie de Mgr Mondésert, lors des obsèques du Père, le 25 janvier 1979, à Grenoble : « Parce qu'il était habité par cette certitude qu'il n'y a pas de chemin plus sûr, plus direct pour conduire à Dieu, que celui de l'amour humain vécu dans toute sa vérité, ses exigences et sa richesse, il voua sa vie à l'apostolat auprès des couples et des fiancés. Il y réussit merveilleusement. » Comment expliquer une telle vocation pastorale, à une époque où le clergé était habituellement formé à dénoncer les péchés de la chair, plutôt qu'à regarder l'amour conjugal, en tant que tel, comme un chemin, lui aussi généreux, vers une authentique sainteté ?

Celles et ceux qui accompagnent les futurs époux dans leur préparation au mariage le savent parfaitement : chacun de nous est pétri au plus profond de sa personnalité par le milieu familial et social au sein duquel il s'est développé. Alphonse d'Heilly est né à Roubaix, le 26 juin 1906, et il s'est construit dans l'une de ces grandes familles du nord de la France où les valeurs familiales et chrétiennes, amour et solidarité en tête, se trouvaient particulièrement à l'honneur. Dans cette ambiance, Alphonse, le 3e de 7 enfants, entra chez les Jésuites, et sa súur aînée devint religieuse. En ce contexte culturel régional, répondre positivement à une vocation religieuse ou sacerdotale ne signifiait pas se couper de sa famille. Cela était perçu comme un appel à continuer à vivre dans la proximité des siens, à travers de mystérieux et très féconds échanges. Cela ne veut cependant pas dire que la décision de renoncer à fonder soi-même une famille soit toujours aisée ! « Le 30 septembre 1926, laissant papa, maman, frères et soeurs, je rentrai chez les Jésuites, » écrira-t-il un demi siècle plus tard, encore marqué par la densité de cette séparation (lettre commune à ses amis, nativité 1975). Jésuite dès ses 20 ans, jamais Alphonse n'a cru manquer à ses engagements religieux en conservant et en développant des liens affectifs et des contacts profonds avec sa famille. Bien mieux : il puisait force et réconfort lors des retrouvailles avec ses racines. Il donnait beaucoup aux siens, mais il en attendait aussi beaucoup, usant de la forte considération dont il bénéficiait auprès d'eux. Cela explique en partie l'orientation de son ministère, et la tonalité de celui-ci, essentiellement axé sur le service humain et spirituel des couples et des familles, ces petites églises domestiques qui forment le tissu conjonctif de nos grandes communautés ecclésiales.

Il avait rêvé de marcher sur les traces de l'un de ses oncles maternels, missionnaire jésuite à Madagascar, « un grand priant », écrira-t-il plus tard. Mais de graves déficiences de santé, spécialement la maladie de Pott (tuberculose des vertèbres), lui interdirent d'y songer sérieusement. Ses supérieurs l'envoyèrent en Dauphiné, où un climat plus sec lui convenait mieux. Toute sa vie, il fut contraint de se ménager (sieste quotidienne), même si cela n'apparaissait guère à travers un emploi du temps vite débordant. Lors des festivités entourant le cinquantenaire de sa vie religieuse, il rendra ce témoignage : « Accepter le couple que nous formons et qui n'est pas le couple dont j'ai rêvé... surmonter le désarroi... Quand je vous parle de tout cela, je parle de quelque chose que j'ai moi-même vécu. Je sais ce que c'est que d'être désemparé par une espèce d'effondrement du projet qu'on a formé. » A une époque, ses ennuis de santé furent tels qu'il obtint de Rome, le 7 juillet 1955, la faculté de célébrer la messe en position assise, en cas de grande fatigue. De plus, un peu avant, le 7 juin 1955, en 2 CV, à la sortie de Versailles, il avait eu un grave accident de voiture. Bref, il lui avait fallu apprendre à faire avec la maladie, et à orienter autrement ses rêves de vie missionnaire. Cela lui fut d'autant plus éprouvant que, grand sensible, il était d'un naturel vulnérable.

De façon habituelle, le Père d'Heilly n'atteignait son plein rendement que dans une ambiance affective et suffisamment confiante. Cette chaleur humaine et cette approbation le rassuraient, et cela redoublait la qualité de ses interventions. Il faisait preuve alors d'une capacité d'humour qui n'en finissait pas d'étonner ses amis. A l'opposé, quand cette convivialité ne s'établissait pas, il manifestait de la raideur, de la susceptibilité, et un réel impérialisme. Lorsqu'il était contesté dans ses idées, il vivait cela comme un rejet personnel et un retrait d'amitié. Ainsi, s'éclairent quelques psychodrames qui furent très douloureusement vécus par leurs protagonistes, lors de certaines options délicates concernant les CPM ou la FICPM, là où il aurait été préférable de ne pas trop mêler lucidité et affectivité. Peut-être cette vulnérabilité psychologique, combattue par un courage indéniable et une foi fortement ancrée en lui, l'a-t-elle rendu proche de tant de couples, eux aussi fréquemment blessés en leur amour et en leur identité secrète, et cela jusqu'au cúur des réussites les plus apparentes.

Quoi qu'il en soit, l'arbre ne doit pas cacher la forêt. A cette époque, l'Eglise catholique entendait reconquérir du terrain en mobilisant des masses d'individus en vue de suppléer au peu de succès d'un clergé dépassé par la modernité. Au même moment, Alphonse d'Heilly, quant à lui, fut l'un des rares prêtres à porter ses efforts sur le groupe familial : comment assurer sa solidité humaine, sa formation chrétienne, son impact apostolique, et cela à travers une spiritualité conjugale qui soit autre chose qu'une imitation malhabile de la spiritualité des religieux ou du clergé.

AVEC LES PERSONNES FIANCEES ET MARIEES

Les circonstances de la vie peuvent devenir tremplin, quand on les saisit au vol courageusement. A peine sorti du noviciat et condamné à de longs séjours à Berck en vue de soigner son dos décalcifié, Alphonse y devient le confident et le conseiller de ses compagnons de misère, lorsqu'ils étaient soucieux de fiançailles et de mariage. Par la suite, arrivé en Dauphiné, et encouragé par l'exemple de quelques-uns de ses confrères jésuites, il réfléchit avec des jeunes foyers ruraux et anime des retraites pour fiancés.

En se mettant humblement à l'écoute des retraitants et des consultants, le Père apprend bien des choses et des nuances qu'aucun écrit théorique ne pouvait lui fournir. Assez vite, il prit de la distance par rapport à ses approches personnelles et à ses interventions du début de son ministère, rapidement vieillies, tel ce titre d'une conférence destinée à des jocistes fiancés : Le plan du Bon Dieu dans le mariage et la loi de pureté. Progressivement, son enseignement s'est assoupli et enrichi, lourd des découvertes faites auprès des couples. A travers une multitude d'exemples concrets, mêlant exigence et humour, il sait charmer ses auditeurs, ne laissant aucune porte ouverte sur l'ennui ou la divagation. Au point que l'un de ses premiers collaborateurs - prêtres au CPM, le Père Davidson, l'appelait de façon plaisante le verbe fait chair. Peu à peu, il est passé du style conférences magistrales aux interventions dialoguées.

De façon habituelle, il était très à l'aise avec les enfants, qui s'attachaient davantage à sa gentillesse affectueuse qu'à sa carrure impressionnante. Sa mémoire extraordinaire pour les personnes et leurs itinéraires particuliers assurait couples et familles de son attachement durable. Débordé, il prendra le temps de rédiger et d'envoyer 300 exemplaires de sa lettre annuelle, entre 1971 et 1978, pour donner des nouvelles de ses activités, ajoutant souvent quelques mots manuscrits afin de personnaliser cet envoi.

Il était difficile de résister à ses appels, quand il déclarait par exemple à un couple dont il désirait la collaboration : « Je viens vous voir, après avoir beaucoup réfléchi, et de la part du Saint-Esprit : voulez-vous prendre telle ou telle responsabilité ? » Il fallait du coffre pour dire non à cet être qui, lui, était entièrement donné. Mais on savait qu'il exigeait beaucoup des animateurs CPM, ne mesurant pas toujours le risque de découragement et d'épuisement chez certains de ces couples qui, eux, ne bénéficiaient pas toujours, comme lui, de havres de repos pour se refaire de leurs fatigues en se laissant bichonner.

Il avait l'art d'écouter et d'interroger, et éventuellement il tenait compte des confidences et opinions recueillies auprès des couples. Leurs réactions lui permettaient d'améliorer le contenu de ses retraites et conférences. Quant à ses perplexités théologiques, c'est auprès de son confrère, lé Père Ganne, sa référence intellectuelle, qu'il prenait conseil. Mais les avis reçus ne le contraignaient pas. Il avait des idées bien arrêtées en certains domaines, par exemple sur le rôle de la femme dans le couple et la famille, ou sur la soumission à la discipline ecclésiastique, ou encore sur la place très importante de la hiérarchie et des ministres ordonnés

SON ENSEIGNEMENT EN MATIERE CONJUGALE

Parler de vie sexuelle avec des couples n'allait pas de soi, dans les débuts du ministère du Père d'Heilly. Quelques voix discordantes ou jalouses le dénoncèrent, lui reprochant de vouloir laver de tout soupçon de péché la vie charnelle des époux, comme on disait alors, et de prétendre qu'elle était appelée à signifier l'amour de Dieu. En 1956, le Général des Jésuites lui demanda de coucher par écrit son enseignement en la matière, en vue de le faire examiner. C'était la suite, logique et douloureuse, de quelques plaintes venues de certains auditeurs, Portugais y compris. En attendant, on lui demandait de s'abstenir d'aller prêcher à l'étranger. On voulait aussi qu'il désavoue un cahier composé à partir de certaines de ses interventions, qui avait été polycopié et largement répandu, dans le diocèse de Besançon, car cette diffusion s'était faite sans autorisation préalable de ses supérieurs. A l'inverse, dans une optique opposée, l'éditeur Mappus, du Puy, retraitant séduit par la doctrine et la spiritualité dispensées par le Père, désirait publier toute cette richesse dans ce qui deviendra Amour et Sacrement (X. Mappus, 1963; Cerf, 1971). Mais, lors d'un premier examen des textes en question, les censeurs jésuites, refusèrent l'imprimatur estimant que ces dits-textes n'étaient pas du niveau de ce que l'on publie dans la Compagnie. L'année suivante, d'autres examinateurs, plus engagés dans la pastorale, pensèrent que cette reprise de conférences et sessions spirituelles méritait publication. Derrière ces passes d'armes, était en jeu toute une doctrine concernant la place et l'importance de l'amour conjugal, qui n'eut pleinement droit de cité dans l'Eglise catholique qu'avec le concile Vatican II.

Pour être plus précis, l'insistance d'Alphonse d'Heilly sur l'amour conjugal comme fondement du sacrement de mariage incitait certains critiques à penser qu'il mettait trop en veilleuse la grâce du Christ opérant dans ce sacrement, laissant ainsi croire que l'accomplissement de celui-ci et la réussite de la vie conjugale coïncidaient nécessairement. Autrement dit, on craignait une conception trop naturaliste du sacrement, condensée dans ce raisonnement: là où il n'y a plus d'amour, il n'y a plus de sacrement. L'orthodoxie doctrinale alors en vogue admettait difficilement que, en théologie comme en spiritualité, on parte de l'amour du couple et des règles psychologiques qui président à son développement, pour parler de la vocation conjugale, selon le titre de l'un des opuscules du Père, qui, à lui seul, sentait déjà le souffre. La belle formule de celui-ci : « Développer dans un même cúur humain l'amour de Dieu et l'amour du conjoint » passait difficilement la rampe, même si cette expression ne s'en prenait qu'à de dangereux cloisonnements dualistes. Le vent ayant tourné avec les temps conciliaires, il put intégrer dans ses conférences et retraites bon nombre de facteurs psychologiques et pédagogiques, sans craindre trop d'opposition.

L'on peut relever qu'avec une persévérance rare et beaucoup d'humilité, il sut se renouveler, retravaillant le texte de ses interventions et les enrichissant souvent d'excellentes corrections manuscrites. C'est tout le contraire de certains conférenciers sûrs d'eux-mêmes, qui estiment avoir mis au point leur texte une fois pour toutes et vont ensuite le promener de ville en ville. Le Père d'Heilly, lui, quand il écrit un texte polycopié (27 pages) intitulé Pour une information sexuelle conjugale selon les principes de la morale chrétienne, ajoute modestement : « Avec la collaboration de plusieurs centaines de foyers chrétiens ». Pour ma part, je ne suis pas certain que, l'ensemble des couples catholiques d'aujourd'hui, signeraient ces lignes : « L'amour chrétien, s'il suit sa ligne normale de progrès et de croissance, tend à se désensualiser et à se spiritualiser progressivement, autrement dit, les notes charnelles (qui jouent un rôle si important dans les débuts du mariage), perdent peu à peu de leur importance, au bénéfice des notes plus spirituelles » (p. IV). Cette vue des choses était aussi celle des Equipes Notre-Dame, sous la mouvance spirituelle de l'Abbé Caffarel.

Tout comme l'Abbé Caffarel, le Père d'Heilly estimait que la soumission à la morale établie dans l'Eglise et l'obéissance au Pape, même après Humanae Vitae (1968), faisaient partie des données essentielles de la foi catholique. Un lecteur d'aujourd'hui demeure étonné de constater la place presque envahissante occupée par les problèmes éthiques, au sein de l'ensemble des grandes conférences du Père, publiées sous le titre Aimer en actes et en vérité (ed. Saint-Paul/Cler, 1996, 243 p.).

Si donc, dans le domaine de la morale conjugale, l'innovation semble discrète, par contre, dans le secteur de la sacramentalité du mariage des chrétiens, le Père d'Heilly, simultanément avec l'Abbé Caffarel, ont fait accomplir des pas de géant. Ils insistent sur la permanence du sacrement, l'intimité du couple, la place de la tendresse et de la sexualité, l'approfondissement de la vie spirituelle de chaque membre du couple.

Alphonse d'Heilly met en garde contre l'amour fusionnel. « Une des souffrances majeures de mon travail dans les retraites de foyers : découvrir ce fait incroyable qu'un homme et une femme mariés sont rétrogradés au point de vue croissance de la personnalité par rapport à des célibataires ou des veufs du même âge. Parce que mon compagnon ou ma compagne, au lieu de jouer un rôle normal dans ma croissance, en réalité stoppe cette croissance. (...) Que l'amour conjugal asphyxie les personnalités des gens mariés, c'est une trahison, puisque, dans le dessein de Dieu, le mariage, c'est la promotion de la personne. Hélas, ajoute-t-il, dans la majorité des cas, le mariage, c'est la voie de garage de la personne. »

(cf conférence La relation du conjoint avec le conjoint).

D'après le Père, le sacrement de mariage, c'est la libre remise de l'amour de l'homme et de la femme entre les mains de l'Eglise, ce qui implique un dialogue véritable entre ce couple et la communauté ecclésiale qui l'accueille, en vue d'une prise en charge réciproque. Il existe donc une symbiose, comme entre le Christ et l'Eglise, avec toutes les transformations pascales que cela entraîne. Il s'agit donc non seulement d'un bel amour conjugal qui s'engage publiquement et ecclésialement, mais cet amour-là est transformé dans le sacrement, à la manière du pain et du vin transsubstanciés dans le sacrement de l'eucharistie. Dans ses retraites, il pousse aux révisions de vie : « Vivons-nous un amour conjugal dont tous les aspects : psychoaffectifs, charnels, spirituels, professionnels ou apostoliques, sont éclairés, dynamisés par la relation aux autres, celle à laquelle nous nous sommes engagés en entrant dans le sacrement de mariage ? » (Saint-Hugues de Biviers, mars 1978). De là cette invitation à un examen de conscience adressée aux équipes CPM formées de couples - animateurs et de prêtres : « Sommes-nous assez pénétrés de cette dimension communautaire du sacrement de mariage, et cette optique est-elle déterminante dans la pédagogie avec les fiancés, dans la présentation du sacrement de mariage ? » (id.)

La prise au sérieux des laïcs mariés, la découverte progressive que les personnes mariées bénéficiant de dons propres pour mieux comprendre et mettre en úuvre toutes les richesses du sacrement de mariage, la collaboration étroite entre couples - animateurs et prêtres au sein des équipes CPM, la formation de centaines de prêtres intéressés par le travail pastoral du Père d'Heilly (cf. la session pour prêtres et le polycopié Pastorale du mariage, 145 p., 1967), entraînent bien des transformations dans les relations prêtres - laïcs, prêtres - couples et prêtres femmes. Au contact de couples qui se forment et d'autres qui s'efforcent de vivre en chrétiens les réalités de la vie conjugale et familiale, bien des prêtres ont découvert l'écart entre les exigences du vécu et l'enseignement reçu au séminaire. Beaucoup d'entre eux ont vite compris qu'ils ne possédaient pas la science infuse, en des domaines où les perceptions et implications personnelles diffèrent d'un couple à l'autre. « Auprès d'eux, dit un prêtre, j'ai appris à céder une part de mon pouvoir à relativiser mon savoir et à réévaluer ce que je crois être mon savoir-faire. » La complémentarité et la co-responsabilité franches et loyales entre laïcs et prêtres furent souvent une heureuse surprise pour les fiancés, qui découvrirent ainsi au passage que les responsables de l'Eglise n'étaient pas nécessairement pontifiants, répressifs et fermés au dialogue. Ils découvrent aussi que certains prêtres sont solidement formés dans les sciences humaines, tout comme des laïcs le sont en théologie et en pastorale.

-Le Père d'Heilly, tout en conservant son rôle de rassembleur et d'unificateur, a bien conscience d'être au cúur d'un bouleversement progressif dans la répartition des tâches ecclésiales. Mais, s'il prône une forte convivialité et co-responsabilité avec les couples qui partagent son ministère, il n'entend pas pour autant favoriser un aplatissement des fonctions ou une indifférenciation des rôles. Pour mener à bien de telles navigations, il convient que le pilote en chef fasse preuve de rigueur intellectuelle, théologique et spirituelle, ainsi qu'une grande justesse de jugement, toutes qualités que la plupart reconnaissaient chez Alphonse d'Heilly. Il rassurait, étant à la fois solidement ancré dans les traditions, et aussi ouvert aux adaptations et innovations. Ainsi, à une époque où la célébration eucharistique domestique était fort rare, il la pratiquait volontiers dans certaines familles, ou au sein d'un groupe de travail, il encadrait même aisément toute une journée de formation par la liturgie de la Parole, qui se déployait en plusieurs étapes, avec, en final, la distribution du pain et du vin eucharistiques

CHARISMES ET STRUCTURES

Au milieu du XXe siècle, de nombreux prêtres, séculiers et religieux, travaillèrent à promouvoir une spiritualité spécifique pour les personnes mariées, en la basant sur une étude renouvelée du sacrement de mariage. Alphonse d'Heilly n'est donc pas une exception, mais il occupe parmi eux une place remarquable, à cause de l'originalité et de l'ampleur de son úuvre.

 Déjà esquissées peu avant la seconde guerre mondiale, les Equipes Notre-Dame, autour de l'Abbé Caffarel, se sont axées prioritairement sur la quête d'une profonde spiritualité conjugale. Elles faisaient volontiers appel au Père d'Heilly, qui était bien placé pour les connaître, puisque son propre frère Gérard et sa belle-súur Madeleine faisaient partie du noyau fondateur des END. Après le décès de son frère, en 1972, Alphonse écrira : « Gérard, c'est mon frère, c'est aussi l'Anneau d'Or, les Equipes Notre-Dame dont il a été le premier permanent, le CPM; il a partagé, dès le démarrage, les travaux de l'équipe responsable. Nous avions en commun tout un secteur de vie. » On peut donc parler d'une certaine symbiose entre les END et les CPM. Tout naturellement, on voit le Père d'Heilly prêcher pour les END, à Yerres, une retraite intitulée : Synthèse chrétienne autour de l'amour humain. Francis de Baeque, responsable national des END, écrivait le 6 décembre 1957 au Père d'Heilly : « Monsieur l'Abbé Caffarel souhaiterait organiser une session sacerdotale et il pense que nul mieux que vous ne pourrait en prendre la responsabilité. » Ainsi donc, tout un temps, les relations furent bonnes entre les deux fortes personnalités qu'étaient l'Abbé Henri Caffarel et le Père Alphonse d'Heilly. Comme preuve, citons ces passages d'une lettre adressée le 11 janvier 1958 par l'Abbé Caffarel lui-même au Père d'Heilly : « Je vous redis combien nous avons été heureux de vous avoir à la session nationale du service de Préparation au Mariage. Nous tenions beaucoup à votre collaboration car votre connaissance des problèmes des fiancés vous permet de guider utilement ceux qui débutent dans ce domaine délicat. Et il l'invite à retourner voir nos amis du Portugal (...) Ils désirent vivement vous revoir et votre présence serait un merveilleux stimulant pour les groupes naissants. » L'Abbé rappelle aussi au Père l'importance d'un voyage de 2 ou 3 mois au Brésil, selon un projet en l'air depuis mai 1949. « J'attends votre réponse à ce sujet, » ajoute l'Abbé. Certains écrits du Père d'Heilly et les dates de ses retraites paraissent dans la revue Anneau d'Or, qui gravite sous la houlette de l'Abbé Caffarel.

La création du CPM fut décidée par l'Abbé Caffarel en 1956, avec mission donnée à Jean Pillias, qui venait de quitter la permanence des END, de piloter le démarrage de l'affaire. Jean et son épouse Jacqueline dirigèrent les CPM jusqu'en 1972.

De son côté, le Père d'Heilly assurait effectivement l'aumônerie d'un CPM sur le diocèse de Grenoble, à partir de mars 1956, en conformité avec une décision locale prise le 31 janvier 1955. L'entière prise d'indépendance des CPM par rapport aux END s'est faite durant le première session du Concile (1962) à laquelle l'Abbé Caffarel participait, en tant que consulteur. L'Abbé a mal vécu cette scission. En juin 1967, le conseil permanent de l'épiscopat français nomma le Père d'Heilly aumônier national des CPM, poste où il resta jusqu'en 1972, manière indirecte d'offrir aux CPM une forme de reconnaissance officielle. En 1988, lorsque je demandai à l'Abbé Caffarel, avec qui j'avais jadis beaucoup collaboré s'il pouvait me fournir quelques souvenirs personnels en vue d'une notice biographique concernant le Père d'Heilly, je reçus de lui une expéditive fin de non-recevoir : « J'ai très peu connu le Père d'Heilly et n'ai donc rien à vous dire le concernant. » Voilà, en quelques mots, une fort belle litote ecclésiastique...

En réalité, entre les deux úuvres et leurs principaux apôtres tant ecclésiastiques que laïcs, existaient des orientations assez différentes, à travers le souci aussi généreux de part et d'autre de servir les chrétiens religieusement mariés ou en passe de le devenir. Aux END, on proposait une vie d'équipe exigeante et fortement balisée, en vue d'une vie spirituelle profonde, en sorte que le couple puisse éventuellement s'investir chrétiennement en d'autres secteurs de la vie sociale et ecclésiale. Aux CPM, c'est l'engagement pour le service humain et chrétien des fiancés qui justifiait l'entrée dans ce mouvement. Sous cet éclairage, il était logique qu'aux END, le Devoir de s'asseoir fasse partie des obligations, tandis qu'aux CPM, ce soit la Révision de vie qui prime. Certains couples des END émigrèrent aux CPM, se trouvant plus à l'aise dans ce travail auprès des fiancés, et y jouissant de plus grands espaces de liberté et d'inventivité. Cela ne veut pas dire qu'aux CPM, le Père d'Heilly ne faisait pas preuve, lui aussi, d'une réelle directivité, mais la diversité et l'évolution étaient bien vues, au moins dans certaines limites.

Lorsqu'il s'agissait de la promotion de la pastorale familiale, en tous ses secteurs comme en tous ses lieux d'éventuelles récoltes, Alphonse d'Heilly se sentait appelé. Ainsi, dès 1953, il seconda le Père Buisson, son confrère jésuite qui ira plus tard à Marseille. Le Père Buisson en effet a progressivement constitué des Groupes chrétiens de femmes séparées. En 1971, on compta 15 de ces cellules de vie chrétienne. Pareillement, le Père d'Heilly s'inquiète de l'accompagnement spirituel des veuves. On le demande aussi dans des Foyers de Charité, au Séminaire de la Mission de France, chez les Scouts de France, dans l'Union des åuvres Catholiques de France, dans les diverses aumôneries de l'Action Catholique. Il fut pareillement consulté lors de la création du CLER (Centre de Liaison Et de Recherche) qui, à ses débuts, formait des conseillers et conseillères conjugaux, ainsi qu'à la naissance de Couple et Famille, qui n'affichait aucune étiquette chrétienne. L'on comprend donc aisément que son calendrier fut habituellement complet deux ans à l'avance.

Son rayonnement est rapidement devenu international. A partir des années 1950, on le voit en Belgique, au Portugal, en Suisse, aux Pays-Bas, en Italie, au Maghreb, à la Martinique, au Brésil, aux USA, à la Réunion, à Madagascar, cette grande île particulièrement chère à son cúur pour les raisons familiales déjà évoquées. Il fournit de la documentation en Egypte, en Thaïlande, au Japon. Et tout cela avant le Concile ! J'imagine qu'il a été très ému lorsque son supérieur général, le Père Arrupe, le 27 septembre 1976, à l'occasion des 50 ans de sa consécration religieuse dans la Compagnie, lui a adressé ces paroles confirmant son ministère : « Votre nom est associé à toute l'úuvre magnifique des Centres de Préparation au Mariage et aux progrès de la spiritualité conjugale.( ) L'inspiration apostolique qui vous a guidé ( ) dans cette tâche pleinement ecclésiale n'a pas perdu de son actualité. »

Son charisme d'animateur spirituel prenait une envergure exceptionnelle lorsqu'il conduisait en Terre Sainte, chaque 2 ans, une quarantaine de pèlerins - retraitants, qui s'y préparaient durant toute une année. Ainsi, celles et ceux qui firent avec lui L'Année Sainte à Jérusalem, du 19 avril au 4 mai 1975, gardent-ils en eux des marques indélébiles, nourries par une documentation écrite et enregistrée, afin de continuer, l'année suivante, à profiter spirituellement de ces temps forts exceptionnels. Voici, quelques phrases du Père qui les marquèrent, par exemple : « Dieu me conduisit dans le désert pour que, dans un contexte de dépouillement, je puisse y entendre sa Parole. (...) Dans le désert le plus horrible, il y a une source. Ce n'est jamais le désert intégral. (...) On ne s'installe pas au désert, car ce serait du dolorisme; simplement, on y chemine, on le traverse, en vue de la terre promise. Cette intelligence spirituelle du désert n'est accessible que si l'on prend le temps d'y marcher, d'y souffrir, d'y prier, dans l'espérance d'y retrouver cette intimité avec Dieu qui était le trait distinctif d'Abraham, ce grand ami de Dieu qui demeurait simultanément solidaire des siens. »

En même temps, il convient de toujours, débusquer en nous la tentation d'être propriétaires de Dieu. Comment s'étonner, dans ces conditions, que l'un de ces fidèles pèlerins, Alain Grzybowski, publie des Méditations en Terre Sainte, titrées Sous le signe de l'Alliance (ed. Saint Paul, 1986, 214 p.), et qu'il me dédicace cet ouvrage avec ces mots : « Ce livre doit presque tout au Père d'Heilly ? »

CREATION ET ANIMATION DE LA FICPM

Dans une lettre adressée à des amis des CPM, Alphonse d'Heilly leur avoue, le 1er janvier 1974, qu'à Rome, en octobre 1973, il a passé 6 jours d'une recherche épuisante pour trouver une maison en vue de notre session internationale CPM en mai 74. Heureusement, il eut le grand réconfort d'un accueil excellent du Conseil des Laïcs. Il confie aussi à ces mêmes amis ses interrogations personnelles concernant son avenir : « Au mois de juin 73, j'ai franchi le seuil des 65 ans (sic). C'est sérieux ! Non pas que j'ai l'intention de prendre ma retraite, mais c'est l'occasion de réfléchir davantage aux responsabilités qu'il faut quitter en temps utile. Par exemple, dans le domaine des CPM, priez, s'il vous plaît, pour que, soit dans le diocèse, soit à la Fédération Internationale, je me retire dès que ce sera opportun. »

Au départ, sous tous les cieux où s'implantent les CPM, l'empreinte charismatique d'Alphonse d'Heilly est vécue dans la gratitude. Mais peu à peu, les dimensions internationales et l'accès à une réelle maturité font sentir le besoin d'une certaine autonomie. La FICMP ne peut pas être l'affaire d'un seul homme, d'un seul pays, d'une seule perception culturelle et ecclésiale. C'est ainsi que se sont progressivement accomplis, non sans douleurs et contestations, certains passages délicats : du CPM aux CPM ; de la structure mouvement à la structure fédérative; d'une formation unifiée des couples - animateurs à une préparation souple et adaptée, de méthodes étroitement cadrées pour accompagner les fiancés à des pédagogies diversifiées... Le basculement de l'édifice tel qu'il avait été dessiné par les fondateurs, de façon quelque peu uniforme, s'accomplit symboliquement à Lisbonne, en 1977, lorsque l'aumônier espagnol Joachim de Toca succéda à l'aumônier français Alphonse d'Heilly. « C'est un vieil ami », dit gentiment le Père d'Heilly, en parlant du nouvel aumônier. Quatre années se sont écoulées depuis la lettre citée juste ci-dessus, mais la sérénité spirituelle n'inondait pas encore le cúur du Père d'Heilly, dont le tempérament ombrageux et autoritaire ressortait dès qu'il se sentait insécurisé. Il en souffrit d'autant plus qu'il percevait que quelques-uns de ceux et celles qu'il avait longuement formés commençaient à le trouver un peu étouffant et refusaient l'alignement. Ce douloureux travail de deuil et cette entrée dans le mystère pascal étaient cependant indispensables pour les uns et les autres, afin que la FICPM puisse devenir une plate-forme de circulations et d'échanges, aussi bien pour les personnes que pour leurs réalisations.

La révision de vie avait toujours été présentée par le Père d'Heilly comme un lieu essentiel pour la formation, la réflexion et la maturation des couples - animateurs. Ce temps fort était vécu dans le cadre des plaquettes rédigées par le Père et ses collaborateurs, tous imprégnés des méthodes de l'Action Catholique telle qu'elle se pratiquait alors en France.

Mais cet itinéraire ainsi balisé ne répondait pas nécessairement aux besoins et aspirations de tous les pays fédérés, fort différents par leurs approches anthropologiques, psychologiques, pédagogiques et pastorales. Par ailleurs, on mesurait de plus en plus la diversité des fiancés, avec les préparations et accompagnements spécifiques que cela exigeait.

Les personnels animateurs eux aussi, couples et prêtres, se transformaient et envisageaient leurs fonctions avec de grandes différences. Beaucoup jouaient de moins en moins le rôle d'enseignants ou de modèles, pour devenir des animateurs et des personnes - ressources lors des sessions et rencontres avec les futurs mariés.

Durant l'été 1982, Joachim de Toca, successeur du Père d'Heilly, dira : « L'écoute des jeunes a fait découvrir des différences culturelles importantes entre les animateurs et les fiancés. Cette réalité a bouleversé les schémas établis : maîtriser le message ne suffit plus pour le faire passer. Si l'on veut être capable d'exprimer ses propres convictions tout en respectant la liberté des jeunes, cela demande d'acquérir une plus grande compétence, et oblige à une remise en cause des mentalités et des comportements des animateurs. Dans certaines fédérations de la FICPM, on entend insister sur l'enseignement, le témoignage, tandis que dans d'autres, on utilise largement des instances de formation fournies par des organismes divers, liés ou non avec la pastorale familiale. Autrement dit, par crainte d'hydrocéphalie, on refuse que la FICPM soit un lieu d'élaboration d'une politique commune qui s'imposerait ensuite à tous. Pour être un lieu d'enrichissement dans la communication et dans l'échange, il faut accepter des distances et des divergences dans les manières d'accompagner les jeunes qui se préparent au mariage. »

Le Père Alphonse d'Heilly n'eut guère le loisir de suivre les évolutions en cours, puisqu'il décéda le 22 janvier 1979, un peu plus d'une année après avoir quitté ses fonctions d'aumônier international de la FICPM. Depuis des mois, il se savait très gravement atteint par un cancer, qui le contraignait à diminuer de plus en plus ses activités, « même les retraites de foyers, la part la plus chère de son ministère, qu'il aurait aimé continuer le plus longtemps possible, lui furent trop lourdes à porter seul », témoigna Mgr Mondésert dans son homélie, lors des funérailles du Père. Lorsque la maladie exigea des soins très poussés, il fut soigné aux Sablons, l'hôpital de Grenoble. Sa cousine germaine, Anne-Marie d'Heilly, qui aimait Alphonse comme un frère, rapporte ce trait tout à fait caractéristique de la disponibilité pastorale du Père, jusqu'au cúur de son hospitalisation, et selon la logique évangélique qui avait marqué toute sa vie: « Pendant un temps, il eut un compagnon de chambre. Il était épuisé et pourtant il eut la force de préparer son voisin à une bonne mort ».

Mgr Mondésert ajouta cette autre confidence : « Dans le silence et la prière, entouré de l'affection de ses soeurs et de ses amis, il parcourut tout simplement, dans la discrétion, la dernière étape de son itinéraire spirituel. » (...) Arrivant une première fois dans sa chambre d'hôpital, je lui demande comment il allait. Alors, sur son visage, toujours si expressif de ce qu'il ressentait, s'esquissa son sourire si amical mais un peu teinté de tristesse, il me répondit : « Le physique va très mal, le moral n'est pas fameux, mais le spirituel est excellent ... Je vis avec le Seigneur. »

Michel LEGRAIN

F-75006 PARIS

mars 2000